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INTERVIEW : Benedetto Bufalino, artiste contemporain
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INTERVIEW : Benedetto Bufalino, artiste contemporain

Mono • Hito • Koto a eu la chance d’interviewer l’artiste contemporain : Benedetto Bufalino.
Nous y avons abordé avec poésie, la ville et ses émotions.  

MHK : Tu fais des oeuvres qui naissent et prennent place dans la ville.  Comme de véritables jeux de mots, tes oeuvres ponctuent et viennent déranger, toujours avec humour, le paysage urbain. Pourquoi le sujet de la ville ?

Benedetto Bufalino : En fait, ce sont mes études qui m’ont amené à ce sujet.

Je viens de la campagne, une commune d’environs 3000 habitants nommée Pusignan.

Il n’y avait pas de collège donc j’ai du aller dans la ville d’à côté (Meyzieu) puis dans la ville encore d’à côté pour aller au lycée (Décines). C’est à ce moment là que ma soeur m’a ouvert à l’idée d’imaginer des objets. Ça m’a fasciné. Avec l’aide de ma prof de français, on a donc monté un dossier pour l’école d’arts appliqués Jean-Paul Sartre qui était encore dans la ville d’à côté (Bron).

Moi qui venait de villes qui n’étaient même pas des villes mais juste des espaces sans urbanisme, j’ai découvert la ville à travers l’école, j’ai découvert petit à petit, cette construction globale, cette construction d’un espace commun piéton qui n’existe pas vraiment à la campagne, l’urbanisme.

Dans les villes, les gens partagent les espaces, les surfaces, ils sont en contact avec les uns et les autres. Toutes ces opportunités et espaces-temps d’interaction, ça m’a fasciné.

La première fois que j’ai vraiment travaillé sur la ville, c’est pour mon mémoire d’arts appliqués. Je me suis penché sur la question du dépaysement sans déplacement. Je l’ai appelé Voyage de proximité. Les thèmes tournaient autour de la redécouverte, du voyage dans la tête et comment “décaler” le quotidien.

Si je dois donner des exemples qui existent déjà de voyages de proximité il y a la journée du patrimoine par exemple, mais en réalité cela peut être des choses aussi simples que d’emprunter un autre chemin pour rentrer chez soi, dormir hors de chez soi. Finalement, le voyage est à portée de main dans la ville et c’est ce qui est intéressant.

 

Dans ce paysage urbain, j’ai l’impression que tes oeuvres deviennent des coeurs battants créant des moments de partage entre les gens, de différentes générations, de différentes cultures. Aujourd’hui, nous avons besoin d’événements, de momentums pour découvrir l’autre. Est-ce que ta démarche vise à recréer un peu de cette spontanéité peut être que l’on a perdu avec ces villes qui ont pris des dimensions “sur”humaine ?

Carrément, dans tous mes travaux il y a de ça.

Dans celui qui est le plus réussi dans ce domaine c’est le bus piscine parce qu’en plus d’être une oeuvre visuelle, ça présente une fonctionnalité concrète. La pelleteuse que tu as vue, c’est plus poétique, même si on a une fonction d’habitat pour des poissons 🙂

Dans le bus piscine, les gens viennent se baigner ensemble alors qu’ils ne se connaissent pas.

On met juste à leur disposition un système d’inscription sur des plages horaires de 30 min.

Ils ne se connaissent pas et ils nagent ensemble. Cest génial, ça crée des liens, des questionnements, de la proximité…

Mais l’oeuvre ne crée pas seulement du lien entre les gens qui “osent” s’inscrire. J’essaie de créer aussi du lien avec le quartier, les habitants. J’interviens dans la rue, ce n’est pas pareil que d’intervenir dans un musée où les gens peuvent être amenés vers des questions hors sol. Quand tu travailles la ville, tu interviens dans une histoire qui a un contexte. Tu ne peux pas ignorer cela dans ta proposition.

Le bus en question, c’est un bus local que les gens ont déjà certainement pris. Ça raconte déjà une histoire par rapport à eux. On doit se passer de texte, de cartel, il faut laisser le champ libre à cette possibilité de ressentir quelque chose.

 

 

Justement comment gères-tu ces émotions ? 

Je ne veux pas créer de l’indifférence face à mes oeuvres.

C’est assez rare dans l’art contemporain, il y a beaucoup d’artistes qui s’en foutent de faire ressentir quelque chose. Ils font leur truc et puis voilà.

Moi j’ai de l’empathie, j’ai envie que ça fonctionne, que les gens ressentent des choses et qu’ils se questionnent. Les gens qui ne vont pas au musée c’est certainement parce que ça ne les touche pas ou parce que ça nest pas leur préoccupation. Alors moi, jessaie dadresser des sujets qui leur parlent, j’essaie de faire en sorte que les gens se sentent représentés que ça soulève des problèmes, des idées de solutions…

J’ai envie de leur apporter quelque chose de nouveau.

J’ai envie de leur parler, je fais le pas d’aller parler aux gens et c’est trop cool mais je me rends compte que les gens ont peur des uns des autres. Je ne comprends pas. C’est un peu triste. 

La gentillesse, la sincérité sont devenues des choses auxquelles les gens ne sont plus habitués. Ils n’ont plus confiance en ces états. Je préfère en rigoler même si c’est perturbant, il faut rigoler de la modernité comme pouvait le faire Jaques Tati dans des ces films.

 

 

Rigoler de la modernité et la réécrire, la réinventer à travers tes oeuvres ?

Ça me fait penser au film L’an 01 de Jacques Doillon 

C’est un monde où, suite aux années 68, on choisit de révolutionner le monde en requestionnant la notion de propriété, d’économie et de productivisme. On observe alors une nouvelle ville qui se crée. Une mutation de la ville, qui se redessine totalement.

Oui je pense qu’il faut réinventer ce monde mondialisé très individuel et réinjecter un peu de liberté au sens de créativité. Même dans mon rapport au travail, je n’ai pas envie de me contraindre. Il y a beaucoup de choses qui existent déjà autour de nous et que l’on n’a pas choisi, on est libres de faire autrement.

Il faut faire et penser autrement. J’essaie d’emmener les gens vers ça pour ne plus être dictés par une hégémonie américaine.  Dans l’art contemporain on a beaucoup de ça. Il y a toute une partie d’artistes qui ne sont pas visibles car ils ne correspondent pas au modèle de l’art contemporain dicté par la vision américaine, où le concept est plus important que la forme. 

Ce qui m’intéresse c’est de chercher un écho chez les gens pour faire des projets. Quand les gens se disent, je voudrais le faire chez moi, moi-même, si on développe tous cette envie de faire, c’est gagné. 

Je pense que le fait que je suis dans l’art mais pas totalement, c’est par rapport à ça… je veux rester libre d’intervenir où et quand je le souhaite sans pression.

Tu vois, pour la voiture Coupé Fiat friterie, les frites qui y sont faites, font partie de l’oeuvre. Leur coût sont intégrées au calcul du budget pour qu’on puisse les offrir. J’adore l’idée que finalement, un bout de l’oeuvre est mangée et transformée en envie de penser autrement chez les gens qui auront goûté à ces frites.

 

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Merci.

Biographie Benedetto Bufalino

« « L’espace public » est son terrain d’aventures artistiques. C’est là en quelque sorte que tout se joue, que le travail prend vie et sens. Il prend forme dans des idées notées et dessinées dans des carnets. Il utilise aussi la photographie comme outil d’exploration. Puis plus « classiquement » c’est à l’atelier que le travail se met en place.
Le quotidien est la source de ses idées, ce quotidien qui est aussi le nôtre ; notre ordinaire en somme. Il semble que ce soit un choix, la marque d’une empathie, peut-être. Et qu’utilise-t-il : un barbecue, des voitures, l’effigie de Ronald McDonald, un skate, un pistolet à eau, l’image d’un tube de colle, des bouts de carton, de ficelles… une sorte d’inventaire à la Prévert de nos objets ordinaires sortis d’un monde sans qualité. L’emploi de ces « matériaux pauvres » oscille entre poésie, étrangeté, contemplation, et aussi dérision, jeu et amusement. Ces jeux sont aussi bien visuels que sémantiques. Le détournement du sens comme celui des matériaux est de règle. L’humour, une légère autodérision sont constamment en filigrane. La légèreté est d’ailleurs partout à l’œuvre dans son travail, même dans les réalisations les plus complexes. Cette légèreté qui contribue à teinter ce travail d’étrangeté, à lui donner l’apparence d’une « utopie de proximité ». » […]

Extrait de L’art modeste de Benedetto Bufalino. « FAIRE SIMPLE », Frédéric Bellay, 2013